N’oublions pas Mouloud Feraoun !

Article : N’oublions pas Mouloud Feraoun !
16 mars 2015

N’oublions pas Mouloud Feraoun !

Ce mois-ci nous commémorons le 53e anniversaire de l’assassinat de l’écrivain algérien Mouloud Feraoun par l’Organisation Armée Secrète (OAS), le 15 mars 1962. Une occasion de revenir sur l’oeuvre prolifique de cet écrivain humaniste oublié et méconnu par la jeunesse d’aujourd’hui. Parmi ses ouvrages les plus connus, on citera Le fils du pauvre, Les chemins qui montent, La terre et le sang, entre autres.

Il parait que l’oubli est le lot commun de la majorité des écrivains maghrébins qui ont lutté pour la dignité humaine et pour promouvoir la tolérance. En effet, le journal électronique algérien Impact24.info a regretté récemment l’absence d’un hommage de la part des autorités algériennes à Mouloud Mammeri, le compatriote de Mouloud Feraoun, lors de la commémoration de l’anniversaire de sa mort, le 26 février dernier.  Et le parcours de Mammeri n’est pas moins important que celui de Feraoun. Selon le même journal algérien, Mammeri, qu’est l’un des pionniers de la littérature francophone en Algérie à côté de Feraoun, fait aujourd’hui « l’objet d’un ostracisme qui ne dit pas son nom. »

Feraoun et Camus : le même combat

Certes, Mouloud Feraoun n’a pas suscité autant de polémique que l’auteur de La Colline oubliée, Mouloud Mammeri .Mais il n’est pas sorti indemne de la guerre mené par le pouvoir central contre ces nobles auteurs, qui ne font que remplir leur mission : nommer les choses par leurs vrais noms. N’est-ce pas Albert Camus, son ami, qui disait  que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » ? Et il suffit de savoir que Mouloud Feraoun s’était lié d’amitié avec Camus, pour comprendre que le palais d’El Mouradia a mille raisons de mettre sur la touche Mouloud Feraoun et compagnie. Car ils sont de ce genre d’écrivains qui réveillent les gens, qui éclairent les « aveugles » (pour reprendre l’expression de Feraoun lui-même) et pour qui l’acte d’écrire n’est qu’une sauce moyennant laquelle ils véhiculent des idées existentialistes.

Mouloud Feraoun disait, à propos de Camus : « Il aimait beaucoup l’Algérie, et par conséquent il était donc Algérien ». Et d’ajouter : « Nous le ( Albert Camus ) considérons comme une gloire algérienne ». Philippe Baudorre, revient dans le livre, La plume dans la plaie : les écrivains journalistes et la guerre d’Algérie, sur l’amitié exemplaire qui avait lié Feraoun à l’auteur de L’Étranger. Cette amitié s’explique par de nombreux points communs dont leur humanisme et leur « bonne volonté. »

Il n’est pas surprenant qu’un humaniste comme Feraoun ouvre son roman Le fils du pauvre, par une citation qu’on doit à l’écrivain et humaniste russe, Anton Tchekhov : « Nous travaillons pour les autres jusqu’à notre vieillesse et quand notre heure viendra, nous mourrons sans murmure et nous dirons dans l’autre monde que nous avons souffert, que nous avons pleuré, que nous avons vécu de longues années d’amertume, et Dieu aura pitié de nous. » C’est le summum de l’humanisme, non?

Mouloud Feraoun s’est lancé dans l’écriture dans l’intention de décrire le vécu misérable des siens, luttant sans relâche pour une vie meilleure. Le roman, Le fils du pauvre, illustre parfaitement le parcours à la fois semé d’embûches et un peu enviable de Mouloud Feraoun. Effectivement, Feraoun était destiné à devenir berger, à l’image de tous les enfants du village Tizi Hibel en Haute Kabylie. Mais le destin ne peut rien face à un enfant fasciné par l’école française. Certes, les parents de Feraoun sont pauvres, mais ils ne doutent pas des valeurs nobles de l’école. Et il le dit lui-même dans son discours de réception du prix de la ville d’Alger, le 5 avril 1952 : « Le choix du jury est aussi un hommage à mon vieux père, ignorant et pauvre. Son mérite est bien grand de m’avoir fait confiance et d’avoir eu confiance en l’école. Il fut récompensé comme le sont toujours les gens simples qui ont foi. », disait Feraoun après avoir remercié ses maîtres de l’école et ses professeurs d’école normale (centre de formation des enseignants) de Bouzaréah à Alger.

Vivre avec Mouloud Feraoun

C’est Mouloud Feraoun qui comparait dans son roman Les chemins qui montent le mariage à une comédie : « On se marie à la légère, on répudie de même, on fait des gosses sans y penser.» À dire vrai, lui, il s’est sauvé des caprices d’un destin implacable grâce aux études, mais ceci ne l’avait pas empêché de passer au crible quelques valeurs mal fondées de la société kabyle de son temps.

9782020261999
Crédit image : lecerclepoints.com

Dans Le fils du pauvre, il nous apprend que l’éducation est la seule chose sur laquelle on peut parier pour se tirer de la misère. C’est pourquoi il avait critiqué l’indifférence de ses parents à ses progrès dans les études. Car ils ne pensent qu’à comment satisfaire les ventres. Cependant, Feraoun continuait de travailler dans le silence et à mener à bien sa mission d’élève digne de ce nom, parce qu’il croyait que tout travail mérite salaire, et Feraoun avait vraiment reçu ce salaire : il est devenu un instituteur dans son village natal et un grand écrivain dont les œuvres traversent le temps sans se démoder.

N’oublions pas donc cette icône de la littérature francophone !

Partagez

Commentaires