« Much loved » ou le cinéma haram 3


Nombreux sont ceux qui ont critiqué à tort ou à raison  Much loved, il y a même ceux qui ont menacé les acteurs de mort. Et pourtant, un bon nombre de Marocains soutient encore leur idole Nabil Ayouch, le réalisateur du film qui a fait le plus de polémiques dans l’histoire du cinéma marocain : zin li fik (le titre du film en arabe).

Aucun film n’a pas fait autant de débats au royaume comme Much Loved. Non pas parce que le film a gagné un prix à Cannes, mais à cause de l’audace et le courage du cinéaste Nabil Ayouch à mettre en avant le quotidien de quatre prostituées vivant à Marrakech. Et bien entendu, toucher à un sujet tabou, comme la prostitution, en utilisant un langage cru et très osé, dans une société majoritairement musulmane, c’est jouer avec le feu. La preuve, des menaces de mort sur les réseaux sociaux aux acteurs et la censure du film par les autorités marocaines, sous prétexte que ce dernier « comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume », selon un communiqué du ministère de la Communication marocaine.

« Much loved » : victime de l’hypocrisie sociale ?

Ils critiquent violemment le film. Cependant, le nombre de vues des extraits sur Youtube prouve que le film a suscité l’intérêt d’une partie des Marocains. En effet, un extrait du film en question a dépassé 1 100 000 vues en l’espace de six jours. Ceci apporte de l’eau au moulin des Marocains solidaires avec Nabil Ayouch, qui croient que Zin li fik sera le film le plus regardé dans l’histoire du cinéma au royaume. Le nombre de téléchargements illégaux de films en témoigne.

Les opposants à Much loved pensent que Ayouch a tout le savoir-faire nécessaire pour traiter le phénomène de la prostitution sans offenser les Marocains dans leurs valeurs , c’est-à-dire sans recourir à un langage cru et à des scènes obscènes. Mais cette vision ne fait pas bon ménage avec l’esprit du septième art. Much loved, comme toute autre création artistique digne de ce nom, s’est donné comme mission d’ouvrir nos yeux sur le calvaire quotidien des prostituées au Maroc. Des filles qui n’ont pas opté pour la prostitution pour le plaisir, mais parce qu’elles entretiennent des familles entières. Certes, tout le monde a le droit de critiquer le film et même de ne pas le regarder. Mais attaquer un film sans l’avoir vu et menacer les acteurs pour la simple raison qu’ils ont osé violer des règles établies par une élite est tout à fait absurde, voire honteux dans un pays qui se dit en voie vers la démocratie.

« Il n’y a point de mal dont il ne naisse un bien. » (Voltaire)

La censure de Zin li fik a fait la notoriété de Nabil Ayouch dans le monde. Elle a en outre augmenté l’intérêt du public à voir le film. Sans oublier que cette interdiction va certainement peser lourd sur le classement mondial du royaume en matière de la liberté d’expression. Effectivement, les réactions des ONG n’ont pas tardé. La dernière en date est celle de Freedom Now. Elle a dénoncé l’interdiction de la projection du film et les appels aux meurtres lancés contre l’équipe du film.

Le concert de Lopez c’est halal, « Much loved » c’est haram ?

Au moment les partisans du gouvernement se félicitent de l’interdiction de Zin li fik, un film qui ne sera pas projeté que dans les salles, la 2e chaîne nationale marocaine diffuse en direct, le 29 mai, le concert de la star américaine Jennifer Lopez, qui a assuré un show en tenues dénudées dans le cadre de la 14e édition du festival Mawazine à Rabat. Ainsi, notre pauvre gouvernement fait montre d’impuissance à contrôler même une chaîne qui se nourrit de l’argent public.

 Jennifer Lopez

La performance de Jennifer Lopez au festival Mawazine à Rabat 2015 ©gettyimages/AFP

La censure du film : un acte anticonstitutionnel ?

Les autorités s’en foutent encore une fois de la Constitution dans la mesure où la nouvelle Constitution garantit la liberté d’expression sous « toutes ses formes ». Et si atteinte aux valeurs des Marocains il y a, personne n’a obligé un citoyen marocain d’aller voir le film en salles. C’est pourquoi Kamal Hachkar, le réalisateur de Tinghir-Jerusalem : les échos du Mellah, un documentaire qui suscité lui aussi une grande polémique lors de sa sortie en 2013, se dit « abasourdi par cette atteinte à la liberté d’expression ». De son côté, Abdellah Tourabi, le directeur de la rédaction de la revue Telquel, conteste la décision de l’interdiction, en sachant que le film n’a pas encore demandé de visa d’exploitation et en se basant sur le visionnage fait à l’étranger (à Cannes).

Article 25 de la Constitution marocaine de 2011

Personnellement, je pense que juger un film à partir des extraits, tout comme un livre à partir des citations, n’est pas le propre des vrais connaisseurs du cinéma. C’est la raison pour laquelle je salue chaleureusement les Marocains qui ont bravé la censure en téléchargeant massivement Much loved en ligne. Et je me demande si un film aussi médiocre, techniquement parlant, comme Much loved (zin li fik) susciterait un grand intérêt sans cette fameuse débile et hypocrite censure. En tout cas, ce qui est fait est fait. Que Dieu bénisse Internet !


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3 commentaires sur “« Much loved » ou le cinéma haram

  • Benjamin Yobouet
    Benjamin YOBOUET

    Personnellement, j’ai été voir le film en question sur youtube. Malheureusement, je ne comprends pas votre dialecte mais il me semble qu’il décrit un pan de la réalité de votre pays le Maroc; à savoir la prostitution.
    C’est une réalité comme dans tout autre pays et en parlant, ce film pourrait justement amener à une sensibilisation et une réelle prise de conscience. Bon après, tout le monde ne peut pas avoir les mêmes opinions et les mêmes goûts.
    Bien à toi jeune maghrébin, heureux de t’avoir lu !

    • Le Jeune Maghrébin
      Le Jeune Maghrébin Auteur du billet

      Un commentaire qui fait plaisir ! Oui c’est vrai, la prostitution est l’une des réalités de notre pays, mais moi personnellement j’aurais aimé que le cinéaste Nabil Ayouch traitent d’autres problèmes qui sont trop sérieux que la prostitution. À titre d’exemple, la répartition injuste des richesses qu’est l’origine de la plupart des maux dont la prostitution. Cependant, personne n’a pas le droit d’interdire un flm qui ne sera pas projeté que dans les salles. Je porte à votre connaissance Benjamin qu’une version sous-titrée en français de « Much loved » circule actuellement sur le Net. Bien à vous et bonne continuation pour ton joli blog !